Nous avons vu comment le Père Doncœur a été l'origine de la renaissance et de l'apprentissage de la chansson traditionnelle au sein des scouts puis de la jeunesse. Ce mouvement va aussi influencer le répertoire militaire par la redécouverte des anciens chants.
Il faut parcourir les carnets de chants de l'entre-deux guerres pour mesurer l'indigence des morceaux mis à la disposition de la troupe. Les plus diffusés sont deux recueils édités par Balardy : Quarante chansons-marches et Quarante chansons comiques à refrain. Essentiellement des chansons de café-concert dont la thématique militaire est quasiment absente, sauf pour le comique troupier. Servir (chansons de route) propose lui quelques chansons traditionnelles mêlées à des chansons de marche et des chansons enfantines.
Malgré les ouvrages de qualité publiés pendant ou juste après la Grande Guerre, dès les hécatombes des premiers mois du conflit, les chansons des soldats avaient disparu avec leurs interprètes. Le répertoire militaire s'apprend et se transmet
à l'imitation. En septembre, octobre, novembre 1914, la chaîne de la mémoire est irrémédiablement interrompue.
En 1940, une tentative est faite par les Laboratoires René Carlier pour offrir à la troupe des chansons de route. 16 chants sont publiés avec leur partitions et accompagnés d'illustrations originales dans une édition soignée.

Bien évidemment, les événements empêchèrent cette initiative d'avoir une réelle influence sur le répertoire.
En 1942 puis 1943, le secrétariat d'Etat à la Guerre fait éditer par les éditions Chiron deux recueils qui reprennent et amplifient cette initiative. Dans le courant d'apprentissage de la chanson traditionnelle au sein de la jeunesse qui est initié par les cadres scouts recrutés par le gouvernement de Vichy au deuxième semestre 1940, de très nombreux recueils de chansons sont publiés. Leur enseignement est encouragé par les émissions de Radio-Jeunesse et relayé par des conférences données notamment par le compositeur Joseph Canteloube. La mode est alors à l'authentique chanson traditionnelle.
L'armée publie deux recueils qui peuvent être considérés comme les premiers recueils officiels de chants militaires.
Ils sont illustrés par Cassegrain et le 2e volume est harmonisé par Pierre Dupont, chef de musique de la Garde. Ces deux éditions n’ont pas eu d’équivalent et font encore référence aujourd’hui.
La préface du 1er volume donne les raisons de cette édition :
« Pourquoi l’armée française, qui possède un répertoire de chansons militaires d’une valeur incomparable, progressivement entretenu au cours des siècles, avait-elle abandonné la tradition du chant ?
« Pourquoi n’exploitait-elle plus ces ressources amasssées au cours de son histoire, depuis les plus anciennes chansons de soldats : Auprès de ma blonde, Trois jeunes tambours, M ’sieur d’Turenne, jusqu’à La Madelon de la Grande Guerre ?
« Le soldat français ne savait et n’aimait plus chanter. Absence de connaissances musicales peut-être, mais surtout manque d’enthousiasme, d’esprit collectif, de discipline.
« Aussi l’armée nouvelle entend-elle développer ces qualités en reprenant la tradition du chant et en rendant à ce dernier la place qu’il mérite dans l’instruction militaire. »
Suivent des conseils pratiques pour chanter.


A plusieurs reprises à partir de la Révolution, le commandement a eu la tentation de faire du chant militaire un moyen de contrôler la troupe en même temps que de donner une image de marque valorisante de l'armée. Mais cet objectif n'a pas été toujours compatible avec le rôle principal du chant qui est d'entretenir le moral du soldat.
C'est la raison pour laquelle le répertoire chanté par le soldat est bien souvent très différent de celui que l'on trouve dans les cahiers de chansons. Les recueils publiés ont besoin de l'aval officiel ou tacite de l'autorité militaire. Une sélection est ainsi opérée. Les deux recueils édités par Chiron sont emblématiques en ce qu'ils ne se contentent pas de fournir les morceaux classiques du répertoire militaire, ils proposent en plus de retrouver de vieux chants que les soldats ne chantaient plus (Partant pour la Syrie, Les Adieux de La Tulipe, La Prise de Mantoue, Marche du Royal-Soissonnais, Les Chasseurs d'Orléans, Le Chasseur de Vincennes, Les Housards de la garde, Dans les hussards, La Chanson du capitaine, Le Départ du guernadier, Te souviens-tu ?).
Malgré cet effort du commandement, cette sélection manifeste aussi une méconnaissance du répertoire militaire ancien. Les chants sont amalgamés avec d'autres tirés du répertoire populaire traditionnel qui n'ont pas leur place dans un recueil militaire de référence (Ce sont les dames de Paris, Ne pleure pas Jeannette, La Bourrée d’Auvergne, Chantons pour passer le temps, Les Moines de Saint Bernardin…). Ces chansons sont empruntées au répertoire en vogue au sein des mouvements de jeunesse de l'époque.

Ces deux volumes seront réédités par Chiron en 1961 dans une version revue par le commandant Lamaze.
La liste des chants publiés en 1942 et 1943 figure à la page suivante.
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